Le jour où je me suis demandé si mes parents continueraient de m’aimer _

Le jour où je me suis demandé si mes parents continueraient de m’aimer _

J’étais une cocotte minute prête à exploser. Le jour où je l’ai annoncé, j’ai dormi trois jours sans me réveiller. Comme si je savais que le monde que je connaissais, celui que je m’étais créé pour me cacher, s’était écroulé. Je me suis moi même effondré de fatigue. Fatigue d’avoir tenu à bout de bras, pendant vingt ans, un secret que je n’avais pas choisi, dont il ne fallait surtout pas parler. « Je suis pédé ».

« Pédé », c’est le mot que j’ai entendu toute ma vie pour parler d’un garçon amoureux d’un garçon. Remarque c’est aussi celui que l’on utilise communément pour parler d’une ration trop petite, d’un garçon trop fébrile ou manquant de courage. Une tare en somme.

Pendant vingt ans, j’ai vécu avec cette « tare » en espérant qu’elle disparaisse, qu’elle s’atténue, qu’on finirait par me laisser tranquille. Je m’étais convaincu, parce que la société m’avait convaincu, que le mieux à faire était de rentrer dans les « clous », de me la jouer garçon « normal », de ne rien dire et de vivre malheureux. Je me marierai, j’aurai des enfants, je vivrai dans le déni.

Mes parents ne m’ont jamais laissé transparaitre un manque d’ouverture, fait ressentir que préférer les barbies aux camions, les princes aux princesses, était anormal. Pourtant, j’avais compris très jeune qu’il ne fallait pas dire que je n’étais jamais amoureux des filles, que c’était « contre nature ».

Mais un jour, à vingt ans, j’ai rencontré un garçon. Cette histoire, je l’ai cachée pendant quelques mois au monde et principalement à moi. C’était l’été, je me disais que ça ne durerait que l’été. Dès la rentrée, je reviendrai sur le « droit chemin » et j’embrasserai à nouveau des filles, histoire de faire comme tout le monde. Seulement cette histoire est devenue une relation. Une relation qui m’a donnée la force mais surtout l’envie de révéler, enfin, qui j’étais, qui j’aimais.

Alors après m’être confié à ma grande sœur sur la peur de décevoir mes parents, j’ai annoncé progressivement à mes amis les plus proches ce qui m’avait été imposé : le genre que je préférais. Aucune mauvaise réaction, aucune. Pourtant, après cette bombe, je me suis senti diminué, réduit à ça, comme si le fait d’être « pédé » révélait une infériorité, un problème de santé : « Romain, tu sais, c’est mon pote gay ».
Ensuite est venue la dure tâche de devoir annoncer à mes parents le « problème » qu’ils n’avaient pas détecté à ma naissance, celui qui faisait que j’allais en baver. J’ai commencé par ma mère, beaucoup plus simple qu’une confrontation directe avec mon père, le sexe masculin, la crainte que son regard change. Parce que je n’aurai sûrement pas assumé de la voir pleurer, c’est au téléphone que la « sentence » est tombée. J’ai dit à ma mère que je devais lui parler, lui expliquer que j’’étais amoureux, qu’il ne s’appellerait plus jamais Marie, Lucie ou Alizée. C’est exactement la même chose que j’ai dite à mon père, assis côte à côte dans la voiture, quelques jours plus tard : « je dois te parler ».

Un flottement, un froid, puis de la tendresse, ça ne changerait rien. Mais également la même réaction surprenante : « j’ai eu peur, j’ai cru que tu allais me dire que tu avais le Sida ».
Inconsciemment, les mots sont là : mon annonce se mêle à la maladie. Je comprends : « Ouf, tu es moins malade que ce que l’on ne le pensait ». Évidemment, ça n’est pas dans ce sens que mes parents l’ont formulé, pourtant c’est comme ça que je l’ai ressenti. Si ma sœur leur avait dit qu’elle avait quelque chose à leur annoncer, ils lui auraient surement demandé si elle était enceinte. Pourquoi à moi, le garçon trop sensible, on avait tout de suite pensé à la maladie ? Pourquoi, moi aussi, mon problème n’aurait-il pas pu être que j’allais devenir parent trop jeune ?
Peut être parce que sans se l’avouer, ils avaient bien compris qu’avec moi, quelque chose « clochait ». Alors forcement le rapprochement se fait naturellement : le mal des « pédés », c’est de se contaminer.  

Aujourd’hui, j’assume totalement qui je n’ai pas choisi d’être mais c’est surement parce que ma vie personnelle me replonge dans les souvenirs de mes vingt ans que j’ai aujourd’hui besoin de parler de cette période compliquée à gérer. Peut être parce qu’à cette époque justement j’avais moi même eu besoin de sentir que je n’étais pas seul, que mes doutes étaient normaux et que je n’étais pas le seul à m’être senti perdu.   

J’ai eu la chance que dans mon entourage, personne ne le « prenne » mal, que tout le monde « m’accepte », que chacun me dise qu’il était content pour moi. Content ? Vraiment ? Comme si dire à haute voix une préférence dont j’étais tributaire, était un heureux événement ? Fallait-il souligner que c’était un moment joyeux de ma vie ? Une annonce dont il fallait se réjouir ? Pourquoi n’était ce pas un événement banal ? «  Ah au fait, moi ça sera avec des garçons que je vivrai des histoires d’amour ».
Je pense avoir toujours été jaloux que la normalité fasse qu’à un moment donné, une fille ou garçon qui préfère le sexe opposé, ne doive jamais se confronter à un : « Papa, Maman, je dois vous dire quelque chose : je suis hétéro ».
Je rêve de ce jour où on demandera tout naturellement, banalement à un enfant : « Alors, t’as une petite amoureuse, un petit amoureux ? ». Ce jour là, nos jeunes se diront qu’on était sacrément bizarres de devoir « convier » nos parents à une « cérémonie » officielle de révélation.

En vérité, je pense que la phrase, « je suis heureux pour toi », montre surtout la bienveillance des proches : « aujourd’hui tu peux vivre librement, tu t’es libéré d’un poids ». Et même si cette « épreuve » nous construit en tant qu’adulte, surement plus fort que l’adolescent que nous étions, moi même à l’écriture de cet article, j’ai eu peur. Peur de le publier, peur de rappeler mon « anormalité », peur de m’être demandé si cet article allait me freiner, m’empêcher de travailler.

Aujourd’hui encore la société dans laquelle nous évoluons, nous place, homosexuels, dans une situation d’infériorité. Il faut mieux ne rien dire, être dans la norme, ne pas faire de vague.
Est ce que c’est parce la langage commun tolère les « ça va, fais pas ta tapette » ou « c’est vraiment un truc de pédé », qu’aujourd’hui encore, certains jeunes n’osent toujours pas en parler ?
Est ce que c’est parce des individus manifestent contre des gens, et non contre des lois, prônant des valeurs familiales « normales » que ces mêmes jeunes pensent que le regard de leurs proches va changer ? 
Est ce que c’est parce que la société, hétéro-centrée, nous apprend qu’une fille qui tient la main d’une fille ca n’est pas la normalité que ces jeunes se persuadent qu’il faut mieux vivre caché pour éviter de provoquer, d’être réduit au pote « pédé » à qui on va présenter son autre pote « gay » ?

Cet article illustre évidement la manière dont j’ai vécu mon coming out. C’est une partie de mon histoire et chacun vivra la sienne différemment. J’ai eu la chance d’être extrêmement bien entouré, d’avoir une famille très « tolérante » et ouverte. Ça n’est pas le cas de tout le monde et il n’y a évidement pas de recette miracle, de mode d’emploi pour un coming out réussit.
Mais à l’écriture de cet article, je prends conscience d’une chose dont je ne me rendais plus compte : le malaise que l’on peut ressentir à être homosexuel. Malaise d’être le seul homo au milieu d’un groupe d’hétéro. Malaise lorsque l’on se rend compte, que sur son lieu de travail, les gens sont au courant. Malaise lorsque l’on nous interroge sur les pratiques homosexuelles, comme si nous étions des animaux.
Combien sont ceux qui préfèrent vivre leur relation dans leur coin afin d’éviter de faire des vagues, de subir les moqueries ? Combien sont ceux qui se font charrier par leurs amis à coup de blagues « bon enfant » ? Combien sont ceux qui préfèrent ne rien dire pour ne pas « entacher »  leur crédibilité ? Combien sont ceux, hétero, qui se rendent compte de ça ? Qu’être « pédé » c’est compliqué ? Que c’est un combat de tous les jours contre les préjugés, mais aussi contre soit même et contre le sentiment d’infériorité permanent que l’on peut ressentir ? Qu’être le pote « gay » c’est réducteur et que le mot « pédé » utilisé à toutes les sauces favorise certainement le silence de beaucoup de jeunes et d’adultes ? Qu’au moment de certaines manifestations, beaucoup d’entre nous ont pris en pleine gueule le fait que des gens ne manifestaient pas contre des idées, mais contre nous et notre propension à être heureux et égaux aux autres ?

On soupçonne souvent peu le courage dont il faut faire preuve lorsque se pose la question de ce moment de « confrontation », d’annonce. Moment qui finalement est l’un des plus importants de notre vie, un rite de passage à une vie assumée mais qui promet un combat de tous les jours, moment où il faut se demander si nos parents vont continuer de nous aimer.

Share